Une pointe de charbon sur une feuille épaisse. Des courbes, des lignes et des hésitations. Parlons du dessin, et pas n’importe lequel, celui du designer.

      Je me suis souvent demandé si tous les créateurs de mode savaient réellement dessiner, Comment dessinent-ils ? Aiment-ils cela ? J’apprécie particulièrement cet art, et il me semble, que l’allure du coup de crayon en dit beaucoup sur la personne. Selon si vous utilisez des crayons de papier, des craies, des feutres ou encore un simple stylo, le rendu sera différent et le message également. Un dessin peut montrer votre façon de voir le monde, les détails qui vous marquent, votre humeur du moment, votre sens de la beauté et beaucoup de choses encore. Observons donc les esquisses, de ceux qui ont l’art de nous faire voyager à travers la fringue !


 

– Les dessins de certains créateurs, peuvent être difficile d’accès. Ils peuvent être protégés, perdus ou encore non-dévoilés par l’auteur. Nous ferons avec ce que nous avons !-

Christian Dior

      Christian Dior dessinait partout, sur tout. Armé d’un simple crayon de bois et d’un bout de papier (qui pouvait très bien être la zone vierge d’une enveloppe), il savait donner naissance au mouvement. Les demoiselles dessinées – généralement à la taille d’une finesse extrême, la boucle à l’oreille et l’œil à moitié clos –  pouvaient danser et se dandiner sur la surface plane de la feuille, entre architecture de la veste et balancé de la jupe. Une prouesse que j’admire ! Les brouillons qu’il qualifiait « d’indéchiffrables », sur calepins ou fractions de page, étaient surnommés les « hiéroglyphes » par Dior lui-même. (Les Dessins de Christian Dior, Arte, Loïc Prigent)

     Si Christian Dior était, de tout temps, un habile dessinateur, que les lignes de ses premières esquisses sont d’une précision et d’une clarté admirable, il perfectionna sa main durant deux années, auprès d’amis, avant de dessiner dans un but lucratif. (Oui, car notre Christian fut un dessinateur officiel à une époque !).

Yves Saint-Laurent

      De grands corps élancés et des visages précis, pour Loic Prigent, « Yves Saint Laurent est l’un des plus formidables dessinateurs de mode ». Les croquis de l’artiste reflètent une sorte de douceur et de minutie, avec la précision du détail et de la finition. Le grand couturier dessine et peint : ses créations de mode, bien sûr, mais pas que ! Victoire Doutreleau – ancienne modèle, intime d’Yves – détient plusieurs tableaux du couturier, signés à la ligne fluide et légère d’un pinceau : « Yves Mathieu Saint-Laurent ».

 

Spectacle Zizi Jeanmaire – Dessin D’Yves Saint-Laurent – Fondation Pierre Bergé

Karl Lagerfeld

      Karl Lagerfeld est, lui aussi, un réel passionné du dessin. Entre feutre, marqueur, peinture, maquillage ou encore Typex, notre designer aux lunettes noires, perfectionne ses croquis grâce à une multitude d’outils. Ses premiers traits sont rectilignes, comme pour planter le décor, puis viennent les détails plus vagues, plus flous. Tel est son dessin signature.

      Alors qu’il dessine déjà très jeune, son style se perfectionne, lorsqu’il est tenu de « relever les modèles », chez Balmain, fin des années 1950. Par relever les modèles, comprenez : redessiner à la perfection du détail, chaque broderie, fleur, bouton, plis, couture sur l’ensemble des créations, afin de remplacer l’imprimante d’aujourd’hui. Si cette discipline reste floue à vos yeux, sachez simplement que « c’est chiant à mort », selon les termes de Karl. (Ça nous parle beaucoup plus à présent) !

Sonia Rykiel

      La « reine du tricot », Sonia Rykiel, nous laissait voir, elle aussi, une partie de ses croquis. Les mannequins sont géométriques, entre corps droits et jambes linéaires. Un simple point gras de couleur, représente la bouche. Les tenues peuvent être explicitement dessinées, ou complètement abstraites, dans un simple aplat de matière, griffonné. Contrairement à la douceur et à la précision des traits de Dior ou de Saint-Laurent, les traits appuyés de l’artiste aux cheveux de flamme, laissent paraitre une certaine fermeté imperturbable, et la détermination de cette femme libre.

Simon Porte Jacquemus

      Dans une époque plus récente, Simon Porte Jacquemus, adulateur du visuel, utilise notamment la peinture pour représenter ses idées, et nous y trouvons une certaine poésie. Néanmoins, les esquisses du designer restent bien rares, et il est donc compliqué, d’avoir une vision objective de son coup de pinceau. Si les premiers brouillons – à la naissance de l’idée – dévoilent des traits incertains, avec un charme candide, les illustrations finales, où l’idée est plus mûre, sont bien plus fignolées.

Les anti-calepins

      Si nous avons parlé, jusqu’à présent, des adeptes ou des amoureux de l’esquisse, il existe beaucoup de designers, qui n’utilisent pas cette pratique. Début du XX, Madeleine Vionnet, ne se servait pas de calepins mais de patins de bois, à la taille réduite, sur lesquelles elle drapait ses créations. De la même manière, Azzedine Alaïa, « le plus petit des grands couturiers » (Les secrets d’Azzedine Alaia, Stupéfiant), ne dessinait pas (ou peu) mais sculptait, à même le corps.

Madeleine Vionnet – Mode de Charlotte Seeling

Azzedina Alaïa – Instagram Azzedine Alaïa

 

 

      Le dessin de mode est l’expression spontanée de l’esprit bohème, dissimulé chez chaque créateur. Il est le résultat, du besoin impulsif, de mettre à plat les idées jaillissantes. Et si certains designers se plaisent avec cette technique et apprécie l’art du crayon, d’autres préfèrent manier l’art de la sculpture et du drapé. Pour les adeptes du calepin, le croquis est une démonstration authentique de leurs mondes, de leurs beautés. Y jeter un œil, nous donne une autre vision de leur message. Un message différent de celui évoqué par une création finalisée. Malheureusement, nous avons de moins en moins accès aux esquisses initiales des créateurs de notre époque. En effet, ce qui est divulgué, sont les versions des illustrateurs de mode, qui se chargent de représenter parfaitement les modèles afin de les exposer publiquement. Seulement, ces œuvres ne sont pas réalisées par l’auteur de l’idée, et détiennent donc, une poésie différente, moins authentique.

Alors, qu’en est-il des esquisses de Stella McCartney, de Maria Gracia Chuiri, ou encore Natacha Ramsay Levi ? Utilisent-elles imprimantes et logiciels, collages ou peintures ? Qu’est ce qui a remplacé cette vieille pointe de charbon et cette épaisse page blanchâtre ?

Ce que nous désirons, ce qui nous parle, c’est le brouillon, le premier essai, le gommé puis le retracé.


Stupéfiant, Les Secrets d’Azzedine Alaïa ; Inside Chanel, Les croquis de Karl Lagerfeld ; InterStyle Paris, Les Croquis de Mode ; Arte, Loïc Prigent, Karl Lagerfeld se dessine ; Le Monde, Alice Pfeiffer, La mode devient accro au croquis ; Arte, Loïc Prigent, Les dessins de Christian Dior ; Stupéfiant, Saint-Laurent Confidentiel ; L’Express Style, Les dessins de Sonia Rykiel en images.

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