Au regard : une moustache des 80’s, une pipe à la commissure des lèvres, une guitare et un œil malicieux. À l’oreille : du latin, du vieux français et des mots polissons ; des R roulés et des termes oubliés. Qui est Brassens, cet auteur d’une poésie dissipée qui, présente depuis plusieurs années, est encore dans de la tête de beaucoup ?


      Petit voyou dans sa jeunesse, Georges Brassens devient rapidement un artiste inhabituel que l’on écoute pour s’instruire, se divertir ou se positionner. Plus poète qu’interprète, il s’accompagne d’abord d’un piano, puis de sa guitare ou encore de ses mains pour imiter harmonicas et autres appareils. Il évoque sa vie, son avis, son côté marginal et ses revendications, mêlant humour et poésie. Ses textes sont de réelles œuvres littéraires farceuses et engagées. Ainsi, associant perfection de la langue et commodité des messages, il touche un public large, allant de l’amoureux des lettres au plus grand insensible.

      Ses messages forts et ses revendications sont transmis avec la douceur et la beauté du vers, le rythme mélodieux de sa guitare ainsi que son articulation poussée.  Il n’aime pas les règles et les codes et fait ce qu’il veut de sa vie. Et pourtant, derrière ses textes militants, se cache un homme à l’humour fin et au sarcasme hilarant, doté d’une grande sensibilité.

« C’est ma façon de danser, moi qui n’aime pas la danse je fais danser les mots »
Georges Brassens.

Homme de lettre

      Si Georges Brassens « n’aime pas se raconter », il compense en jouant avec les lettres et en faisant « danser les mots ». Il écrit pour faire rire, pour amuser, ou au moins faire plisser les lèvres. Sa plume n’est que subtilité, humour et référence et cela fait de lui un chanteur-poète-interprète, inscrit dans la culture artistique française. Nous pourrions penser que ses œuvres ont plusieurs sens : le premier, le frontal, le cru, qui offusque ou amuse. Puis le second, le plus recherché, celui qui n’est perçu que par les plus ouverts. Et c’est grâce à cette danse des mots que Brassens s’adresse à un public choisit, tel un message codé. Quant aux autres, il se plaît à les voir s’outrer, s’horripiler par la franchise de ses paroles.

Photo Simson Petrol – Unsplash

« On peut vous l’avouer, maintenant chers tontons,

Vous l’ami des Tommies, vous l’ami des Teutons,

Que, de vos vérités, vos contrevérités,

Tout le monde s’en fiche à l’unanimité. »

Les deux oncles, 1964

      Les références de Brassens sont larges et variées, passant de Verlaine (Colombine, 1956) à la Bible (L’Antéchrist, n.d). Il saupoudre le tout d’une pointe de latin et de quelques grains de vieux français. Ainsi, il berce des sujets crus comme l’érection, le concubinage, ou la mort, dans des chansons plaisantes.

« Une manie de vieux garçon,

Moi, j’ai pris l’habitude

D’agrémenter ma solitude

Aux accents de cette chanson :

Quand je pense à Fernande

Je bande, Je bande,

Quand j’pense à Félicie

Je bande aussi,

Quand j’pense à Léonor,

Mon Dieu, je bande encore,

Mais quand j’pense à Lulu,

Là, je ne bande plus. »

Fernande, 1972

« Pauvres rois Pharaons ! Pauvre Napoléon !

Pauvres grands disparus, gisant au Panthéon !

Pauvres cendres de conséquence !

Vous envierez un peu, l’éternel estivant,

Qui fait du pédalo sur la vague rêvant,

Qui passe sa mort en vacances… »

Supplique pour être enterré sur la place de Sète, 1966

Photo Elena Saharova – Unsplash

Poète marginal

        Brassens aime la tranquillité, il est en quête permanente d’indépendance. Ainsi, mariage, peine de mort et liberté d’expression sont des sujets récurrents pour le poète.

« J’ai l’honneur de

ne pas te de-

mander ta main,

De servante n’ai pas besoin,

Et du ménage et de ses soins

Je te dispense… »

La non-demande en mariage, 1966

      La musique étant pour lui, un défouloir ironique. Il dépose sur la mélodie de sa guitare, les bons mots, les bonnes phrases (littérairement parlant) pour glisser son message à l’oreille d’autrui. (Rappelons-nous, tout de même de garder cette esprit dérisoire…). Conformisme et communautarisme ne sont pas pour lui, Brassens vit seul, avec des amours libres, des chats et des carnets d’idées. C’est tout.

« Le pluriel ne vaut rien à l’homme et sitôt qu’on

Est plus de quatre on est une bande de cons. 

Bande à part sacrebleu ! C’est ma règle et j’y tiens »

Je suis celui qui reste à l’écart des partouzes »

Le Pluriel, 1966

(Très peu amical mais clair et efficace…)

 

Photo Wikipédia – Brassens

      Cependant, comme tous ceux qui jonglent avec l’humour, Brassens est très souvent critiqué, comparé à un misogyne, à un rabat-joie, un mauvais garçon. Ses paroles scandalisent et il continue d’en rire. Puisque c’est cela son but : en rire.

      Chacun peut en prendre pour son grade, avec la douceur et l’ironie du bien parlé de Brassens. Il détient ainsi l’élégante capacité (que je lui envie amplement) à attiser la colère d’autrui, avec une guitare et des alexandrins. Ainsi, les femmes sont (pour le plupart) des emmerdeuses, les bourgeois sont comparés à toutes sortes d’animaux et le reste du monde n’échappe en rien à deux ou trois noms d’oiseaux.

Au village, sans prétention,

J’ai mauvaise réputation.

Qu’je m’démène ou qu’je reste coi

Je pass’pour un je-ne-sais-quoi !

Je ne fais pourtant de tort à personne

En suivant mon ch’min de petit bonhomme

Mais les brav’s gens n’aiment pas que

L’on suive une autre route qu’eux »

La mauvaise réputation, 1953

Photo Calo Henrique – Unsplash

Fin blagueur

      Par ses idées crues, par ses dénonciations directes, et par cette maitrise parfaite du dictionnaire, Brassens est un maître de la vanne. Un fin blagueur, qui nous prouve que nous pouvons rire de tout et de n’importe quoi. Mais seulement si c’est en tercet, quatrain ou alexandrin !

« Fair’ les cent pas le long des rues,

c’est fatiguant pour les guibolles

Y’a des clients, Y’a des salauds

Qui se trempent jamais dans l’eau

Faut pourtant qu’elles les cajolent,

 les sous, croyez pas qu’elles les volent 

 il s’en fallait de peu mon cher,

que cett’putain ne fût ta mère,

cette putain dont tu rigoles ».

La complainte des filles de joie, 1961

Brassens – Photo Wikipédia

Un amoureux des femmes

     Un autre thème prisé de Brassens est la gente féminine. Si Püpchen (Joha Heiman) était sa muse, sa douce, sa seule et unique, Brassens a connu les femmes en les regardant, en les côtoyant, pour une nuit ou pour une chanson. Et il en laisse des traces dans ses morceaux.

Je veux dédier ce poème 

À toutes les femmes qu’on aime 

Pendant quelques instants secrets, 

À celles qu’on connait à peine

Qu’un destin différent entraîne

Et qu’on ne retrouve jamais. 

Les Passantes (reprise d’Antoine Pol), 1972

      Le poète ne chante pas qu’humour et sarcasme, sa guitare berce souvent de jolies paroles fleur bleue pour une femme aimée. Il parle implicitement de sa Püpchen (nous supposons) avec la fierté d’un dur à cuire et la tendresse d’un maitre du vers. Si Le Parapluie (1952) évoquerait leur rencontre, d’autres titres racontent leur histoire, toujours avec cette pudeur et cet aspect implicite qui n’est perceptible que par les plus avertis.

« Un petit coin de parapluie,

Contre un coin de paradis,

Elle avait quelque chos’d’un ange

Je n’perdais pas aux changes

Pardi »

Le Parapluie, 1952

« Je n’avais jamais ôté mon chapeau

Devant personne…

Maintenant je rampe et je fais le beau

….

Je m’suis fait tout petit devant une poupée

Je subis sa loi, je file tout doux »

Je me suis fait tout petit, 1956

Photo Erling Mandelmann – 1964

La sexualité

      Une vie de bohème ne peut être telle sans plaisirs charnels. Si Brassens est discret sur sa vie privée, il l’est un peu moins sur la sexualité en général, celle de tout un chacun. Des prostituées (La complainte des filles de joie, 1961), à la bourgeoisie puriste, en passant par le coureur de jupons (La chasse aux papillons, 1953; Le Gorille, 1952), il dédicace ses vers à toutes et à tous, adeptes ou non. Et oui car quand l’occasion d’offusquer deux trois princesses outragées et leurs camarades se présente, Brassens court, saute, s’empresse et fait d’une vérité crue, une farce en couplets.

      Et si cela embarrasse, tant mieux. Qui a dit que la poésie ne pouvait pas parler de fesses ?

 

« Dois-je, pour les besoins d’la caus’ publicitaire,

Divulguer avec qui, et dans quell’ position

Je plonge dans le stupre et la fornication ?

Souffrant d’une modestie quasiment maladive,

Je ne fais voir mes organes procréateurs

À personne, excepté mes femm’s et mes docteurs. »

Les Trompettes de la renommée, 1961

Photo Filipa Campos – Unsplash

      Rares sont les artistes qui ont su habiller la mort, le sexe et les vices humains d’une aussi élégante parure que celle de Brassens. Ses textes engagés trouvent un équilibre parfait entre vieux français et grossièretés et en font sourire plus d’un. Et même si ce n’est que par un timide rictus, le plus conventionnel public est, pour sûr, lui aussi amusé. Dans certain cas, on s’indigne de ces messages crus, mais c’est probablement car on s’y identifie un poil trop. Georges Brassens discute, en tête à tête avec sa guitare, de femmes, de fesses certes, mais aussi du temps qui passe, de liberté, de ses amis et de ses chats. Il exprime ainsi ses sentiments, ses émotions et transmet ses revendications, dans une valse entre la poésie et l’ironie.


Websites: Universal Music, Biographie de Georges Brassens ; Analyse Brassens 
Vidéos: Youtube, Ina ; Extrait de Elle est à toi cette chanson ; InaCulture, Georges Brassens “Je suis fini, je n’ai plus grand chose à inventer”
Audio: Interview audio YoutubeQuelle question, Georges Brassens Septembre 2011 (Podcast)
Articles: Le Monde: Philosopher avec Georges Brassens, Thomas Schauder, novembre 2017 ;

 

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