La mode est toujours l’expression de son époque.    Charlotte Seeling


       Liberté, environnement, différence, conflits, évolution. Tant de termes seraient propices à décrire le monde dans lequel nous vivons aujourd’hui. Que ce soit sur le plan politique – entre mondialisation et tensions internationales, sur le plan technologique avec une ère presque entièrement digitale, ou encore dans les secteurs écologique, économique et social, tout est question de changement (pour le meilleur ou pour le pire). Il semblerait d’ailleurs, que nous retrouvions des indices de ces évolutions dans ce que nous portons. En effet, les tendances androgynes, warcore, sportswear, power wear et compagnie n’ont rien d’anodin et reprennent toutes plus de sens lorsqu’elles sont liées à nouveau avec leur contexte. Après avoir vu l’évolution que vit – ou subit – le luxe et la haute couture à l’époque du Millenial, du digital, nous parlerons de la mode d’aujourd’hui, la mode que nous influençons, la mode que nous créons.

Comment notre époque s’exprime-t-elle à travers cette dernière ?

Débriefons.


 

 

I.               Mode de l’individu libre

      La mode 2020 (et ses alentours) est une mode activiste, une mode qui se bat pour les différences et contre les diktats. Elle défend la femme et ses libertés, les genres, la différence, les amoureux de la vie et de la paix et condamne la violence, l’exploitation, le racisme et la domination. Notre mode, tout comme notre société, est une mode rebelle, une mode que l’on ne met plus dans des cases.

            Affirmation féminine

      Il y a là plus d’un siècle, Madeleine Vionnet confectionnait une des premières robes fluides sans corset jamais réalisées. La grande couturière du début du XXème, féministe d’avant-garde, participait à la bataille qui est toujours d’actualité : l’égalité des sexes.              Si les robes fluides sont maintenant courantes et que (Dieu soit loué) le corset ne fait (pratiquement) plus partie de nos gardes robes, la question n’est pas complètement révolue et la mode continue cent ans après, à se battre pour la femme.

Alors ce ne sera plus à base de chevilles dévoilées ou d’épaules dénudées, mais grâce à de nombreux mouvement comme par ailleurs, la tendance Body Positive qui vise à célébrer la différence des corps féminins qui ne rentrent pas dans les cases. Comprenez par-là, une mise à mort du bien connu « 90-60-90 » (et il était temps).

 

      Il y a aussi ce qu’Alice Pfeiffer nomme le Power Wear (pouvant se traduire maladroitement par « La tenue de puissance »). Cette tendance considère le vêtement de la femme non plus comme un enclavement, ou comme une chose sexualisante mais comme une « armure » lui rendant toute sa force (Pfeiffer. A, 2018). Ainsi, les sneakers remplacent les talons hauts – comme pour Kristen Stewart au Festival de Cannes – la lingerie est repensée (Savage X Fenty), puis les vestes desserrent la taille et prennent de l’épaulette (Chanel – Pre-Fall 2019).

 

      Nos aïeuls designers Coco Chanel et Yves Saint Laurent (notamment), ont largement participé à l’affirmation de la femme en liant les placards masculins aux dressings féminins. Avec le Power Wear, la tendance androgyne continue de se développer (Ami, Yves Saint Laurent…), et elle va même plus loin qu’une simple passation de vêtements sexués entre dames et hommes.

Nos Vestiaires Andrgynes

Déconstruction des genres

      Bien au-delà d’une masculinisation du « dressing des femmes », la mode actuelle va jusqu’à déconstruire de plus en plus la conception binaire des genres (madame et monsieur). Mariage pour tous, affirmation de la communauté LGBT (Lesbiennes, Gays, Bisexuels, Transgenres), notre époque est à la libération individuelle (chacun est et fait ce que bon lui semble – du moins dans l’idée) où différence et variété reprennent un peu du galon. Beaucoup suivent le mouvement et s’engagent dans ce changement de mentalité.

      En effet, les couples homosexuels et hétérosexuels se partagent le podium chez Dolce and Gabbana (SS19), les mannequins andogynes et transexuels sont en couverture des magazines (Valentina Sampaio– Vogue – 2017 ; Erika Linder, Vogue FEV-2019) et les grandes surfaces ouvrent des étages entièrement dédiés à l’unisexe. C’est le cas de Selfridges à Londres , qui dissout la liaison homme/femme dans les collections (Adrian & Tai, n.d) et propose un espace « Agender » ou « genderless » (comprenez non genré). Ainsi, le rose n’est plus réservé aux demoiselles et le bleu aux viril petits hommes…

II.              Trendy Sporty

      Autre tendance largement aperçue ces dernières années : le sportswear. S’il y a autant de scratch et de zip sur les podiums que de dentelle et de flanelle, c’est que le sportswear s’est imposé tout bonnement dans le Fashion Word. Il vacille entre les tendances « sport chic » et « athleisure » : contrasté avec des pièces élégantes (pour une mode « sporty worker ») ou porté simplement en total look, sans avoir la moindre intention de suer.

      Il est largement possible de lier ce style avec l’affirmation féminine ou le power wear : la volonté de se dégager de la sexualisation par le vêtement, pour enfiler un habit confortable et résistant. Cependant, la tendance du vêtement de sport (autrement dit du sportswear, vous l’aurez compris, amis bilingues) peut tout aussi bien s’expliquer par le rythme croissant de nos petites vies.

Vêtement d’une vie active

      En effet, urbanisation, individualisation, mobilisation ainsi que mentalités carriéristes, sont les causes d’un train-train quelque peu différent comparé aux années d’antan. Pour Alice Pfeiffer le monde actuel a une « vie() freelance, ultramobile() et à multiple facettes ». (Les Irocks, 2018, Power Wear). Le sportswear nous permettrait de trouver cette « élégance facile » qu’évoque Italo Zucchelli, ancien DA homme Calvin Klein. – (Masculin, 2015).

Résultat ?

Les sacs bananes nous enlacent les tailles, les sneakers soulagent nos pieds, et justaucorps, cyclistes, imperméables, ou bombers habillent nos corps actifs (très très actifs attention !).

De même, cagoules et casquettes couvrent nos cerveaux bouillants et nos pieds s’extasient, en chaussettes, fourrés dans des claquettes. Et lorsque le monde de la sueur et des tendinites s’amourache des podiums de couture, cela créé de jolies petites pépites : bombers Gucci, Sneakers Balenciaga, cyclistes Chanel…

Street Luxe

   Un autre point important qui pourrait expliquer cette croissance accrue dans le port de jersey et d’élasthanne, est l’évolution du public des Maisons de mode. En effet, la clientèle du luxe rajeunit considérablement (Goeffrey Perez, 2018) et les Maisons sont forcées de trouver un langage qui soit décryptable par un « ado () ultra connecté () (ainsi que par) la clientèle de luxe classique » (Pfeiffer, les Inrocks 2018, Le Come-back dans la mode).

Par conséquent, les Maisons de luxe ont trouvé une solution :  s’acoquiner avec des labels de rue, au style street et à l’image jeune, le temps d’une collection. Ces associations prennent le nom de « collabs » – terme du jargon américain qui définit les « collaborations » entre les designers de haut rang et les underground designers (Bonnie English, 2013). Le but ? Générer de nouvelles créations dans le monde de la mode et du footwear, (B. English, 2013) mais aussi, attirer une nouvelle clientèle et encourager la démocratisation de la mode de luxe en la faisant descendre dans la rue. Ainsi, Louis Vuitton s’est penché sur la marque de Skateurs Supreme (FW2017), Stella Mc Cartney a opté pour Adidas et ses baskets qui ont littéralement envahit le monde pédestre, quant à Fendi, le choix s’est tourné vers le label Fila (Fendi Mania, 2018).

Sporty vintage ou Néo sporty ?

      D’un côté, nous allons retrouver dans cette tendance du vêtement de sport, un attrait pour le vintage, le revisité, le dépoussiéré. En effet, Charlotte Seeling parle d’un culte rétro auprès des vêtements de sports originels tels qu’Adidas, Fila ou Ellesse. Il se pourrait que ce soit là, le résultat de deux grosses tendances : l’ubcycling et l’athlesure.

Effectivement, probablement après constatation du contexte environnemental, le monde de la mode s’engage dans l’ubcycling, et la tendance est à la pièce vintage ressortit du placard parental. Peu cher et tendance.

Ainsi, lié au rajeunissement des adhérents à la mode – beaux esprits rebelles, adeptes de l’ironie et un poil insolents – et à l’accroissement du rythme de vie, « le culte du rétro » (Seeling) se tourne tout bonnement vers les labels de sports, les labels de la rue. La génération aime la mode, seulement si elle lui ressemble, ou comme l’explique très clairement Marie Desnoue « du beau oui mais avec du bordel dedans ».

Collection Croisière 2019 Gucci – Look 69 – Vogue

      D’un autre côté, de nombreux nouveaux designers s’intéressent au sportswear dans une forme nouvelle. C’est le cas de Marine Serre qui dans ses collections, mixent justaucorps, cyclistes, lunettes sporty, robe du soir en combinaison de plongée ainsi que veste ultra-fonctionnelles. À base de jersey et de moire, la designer s’intéresse à la tendance sportswear dans un esprit plus futuriste, entre fonctionnalité et élégance. Sa signature ultra-moderne est par ailleurs, récompensé en 2017 par le prix LVMH. (Rien que cela !)

Collection PAP SS19 – Look 36 – Marine Serre . Vogue

III.            Mode futuriste

      Si je vous parle de caoutchouc, de vinyle et de PVC, vous allez sûrement penser à un gros chantier immobilier avec des pelles mécaniques et des petits bonhommes aux casque jaunes. Pourtant ces matières sont bel et bien les nouvelles bases de certains designers de notre époque. Baignée dans un monde digital où la technologie est partie intégrante de la vie de la société, il serait impensable que la mode ne se développe pas dans ce sens. Ainsi, se forme un environnement « confrontant main humaine et machine » (Pfeiffer, 2018, Mode Parisienne) où les imprimantes 3D remplacent – ou accompagnent – les aiguilles et les petites mains, et les silhouettes se rapprochent plus de l’extraterrestres que du terrestre lambda.

Silhouette Iris Van Herpen pour Vogue China – Instagram @irisvanherpen

      Iris Van Herpen – designer néerlandaise – est une des figures de cette mode « high-tech ». La créatrice combine travail manuel et travail technologique pour donner vie à son art futuriste (Iris Van Herpen, 2014, Show Studio). Elle manie le drapage, le pliage, mais aussi l’impression 3D et le collage et crée des pièces où la matière, la forme et la construction s’assemblent pour former un tout, aussi beau qu’interpellant.

Ateliers d’Iris Van Herpen – Instagram @irisvanherpen

 

       Outre l’attrait pour le monde extraterrestre (comme chez Mugler), les inspirations robotiques et l’esprit cosmonaute sont également présents sur de nombreux podiums. Alice Pfeiffer évoque les dernières collections de Rick Owens et « ses silhouettes de cyborg » (Les Inrocks, 2018, Mode Parisienne). Les robes en latex et les épaulettes montantes donnent aux pièces de Mugler, une allure de Guerre des Étoiles, dans sa collection Croisière 2018.

Mais ce n’est pas tout, comme pour nous plonger entièrement dans cette ambiance spatiale futuriste, les défilés dévoilent des silhouettes à l’inspiration d’agents secrets tout droit sorti d’un « Men in Black ». (Alyx – PP FW19)

 

À moins que ces espions appartiennent réellement à la sphère terrestre…

IV.            Fashion and Geopolitics

      Effectivement, considérant les relations internationales actuelles, il n’est pas surprenant qu’une vague d’agents secrets envahissent le Fashion World. Et ce n’est sans doute pas la seule influence du secteur géopolitique.

Warcore: quand la guerre influence la mode

      Comme les domaines écologiques, économiques, socialo-politiques et autres, la mode est impactée par le secteur géopolitique du moment. Et si beaucoup de designers intègrent dans leurs collections, des pièces qui ressemblent à – ou qui sont clairement – des gilets par balles, c’est que les attentats, le terrorisme, les conflits – potentiels ou existants – sont malheureusement, partie intégrante de notre population.

La tendance est tellement forte qu’on lui a donné un nom : le warcore. Les affiliés au mouvement ? MYAR – un label qui travaille entièrement à partir d’uniformes militaires –, la marque américaine Alyx ou encore Vetements et sa collection Homme SS19.

Que ce soit par protestation, par acclamation ou par protection, la mode est bel et bien impactée par l’horreur de la guerre… C’est en ce sens qu’elle délivre des messages bien plus profonds que la simple couche de superficialité qu’on tend à lui attribuer d’office.

Multiculturalime

      Autre tendance relative aux relations mondiales : le multiculturalisme. La mondialisation, Internet et tout ce qui lie de manière simple et rapide l’ensemble de la planète, participe au multiculturalisme – au mix des cultures, des sociétés et de leurs meurs. Alessandro Michele est un des adeptes phares avec ses collections pour Gucci, pleines de références, historiques, religieuses ou culturelles. (FW 2018)

      Pour certain, ce mélange des richesses est surtout concentré sur le développement de la culture musulmane avec ce qui est nommée la Muslim-ization. Nous le voyons chez de nouveaux designers avec notamment l’intégration du hijab dans les silhouettes, que ce soit chez Gucci (FW2018) , Vetements (Homme FW19-20) , ou encore Koché (SS19).

Gucci – PAP AW18 – Vogue

Vetements – Collection AW19 – Vogue

V.             Mode Nature

      Après quelques années sur le podium des activités les plus polluantes de la planète, le monde de la mode se réveille enfin, et se rend compte qu’être dans ce top trois, n’a rien de gratifiant. De ce fait, les tendances ubcycling, vintage, DIY, sont partout et ont l’intention (d’après ce qui se dit) de stopper les dégâts.

Green Fashion

Cependant, cette conscience de l’environnement n’impacte pas le monde de la mode qu’en ce sens.

Farmworker’s Style

      En effet, le style du fermier, de l’agriculteur commence à grimper sur les podiums. Comme un retour aux sources, ou un attrait pour une relation purifiée avec la Terre, les designers imaginent leurs collections à partir de ces corps de métiers qui restent au plus proche de la nature tout au long de l’année.

Pour la saison Automne- Hiver 2019, Simon Porte Jacquemus nous propose sa collection « Le Meunier », avec des couleurs chaudes, des chemises épaisses et des pulls en mailles. Nous retrouvons par ailleurs, une inspiration similaire chez Isabel Marant pour la même période. En effet, les silhouettes portent de larges pantalons, des pulls en laine, des chemises de bucheron et des pièces de cuir fortes et la palette de couleur se rapproche elle aussi, d’une ambiance naturelle.

 

 

      Bien qu’étant considérée comme un domaine futile, superficiel, hypocrite et tutti quanti (et je ne démente pas forcément la chose), le monde de la mode est en réalité bien plus profond que ce qu’il parait être. Si l’intêret pour la mode et son secteur va bien plus loin que de juger quotidiennement la tenue de sa voisine, cette dernière peut être extrêmement instructive sur la société en général. Et ce, (comme nous l’avons vu) dans tous les domaines. En effet, notre quotidien est rythmé par le digital (Internet, réseaux sociaux, Intelligence artificielle), par les questions environnementales (Mouvement Vegan, Protection du climat…), par une éventuelle seconde Guerre Froide (Courrier International Oct-Nov-Dec 2018) mais aussi par une revendication accrue de liberté (Mouvement des Gilets Jaunes, affirmation féminine, Communauté LGBT…).  L’ensemble de ces éléments crée un contexte en pleine ébullition (sur tous les plans), où chacun souhaite s’exprimer et s’imposer et la mode semble être un moyen de revendication à part entière, accessible par tous et largement porteur de sens.


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