Abi

Classy Spicy

06.01.2021

– « Votre nom et votre date de naissance s’il vous plaît. »

– « Abigaëlle Montpieux. 7 décembre 1996 ». Ouais j’ai à peine 25 ans. 25 ans et un maudit fœtus qui se propage dans le fond de mes entrailles. N’allez pas me dire que c’est la plus belle chose que le monde puisse offrir parce que j’vous écouterais pas.

– « Écartez les jambes mademoiselle, on va procéder à l’examen. » Je m’exécute, mais simplement pour que ça se termine vite. J’ai aucune envie que cette bonne femme trop apprêtée continue à mettre ses mains molles sur moi. Je vais être mère ! J’en reviens pas. Moi mère ? C’est quoi ce bordel !. Les paumes charnues du docteur m’agrippent la chair des cuisses. Elle est délicate. Mais j’ai pas envie de délicatesse. Là, tout de suite, j’ai besoin d’une solution. Elle entre le spéculum en plastique dans mon vagin. Je ne sens rien, juste un corps dur, sans température, sans énergie qui me pénètre. Rien d’autre. Alors que ce truc au fond de mes entrailles, j’ai l’impression qu’il me grignote la chair. Je sais qu’il me tue de l’intérieur. Quelle connerie j’ai faite !

– « Inspirez bien mademoiselle, j’ouvre. Vous avez déjà fait des examens gynécologiques n’est-ce pas ? » Je hoche de la tête, ma mâchoire est serrée. Faut pas qu’elle m’emmerde plus longtemps. Elle a qu’à faire son truc et me laisser penser à autre chose. Elle ouvre le machin et c’est comme si elle me cisaillait le corps. Puis elle verrouille le système et me voilà exhibée au monde, par la voie la plus intime de mon anatomie. Quelle connerie j’ai faite ! Pense à autre chose Abi. À quoi je peux réfléchir ? Mon cerveau balaie quelques sujets de mon quotidien, et puis je réalise à quel point ma vie est merdique. Je suis serveuse dans un bar qui fait bistrot en fin d’après-midi pour que les vieux porcs qui vont s’alcooliser puissent avoir un truc dans le bide avant. Je travaille là depuis 5 ans maintenant. Ouais je sais, ça fait pas rêver. Mais ça me plaît. Sauf que le monde de la nuit n’est pas fait pour un gosse. Alors je veux pas de ce truc.

– « C’est bon vous l’avez enlevé ? ». J’en reviens pas, mais le docteur me rit au nez quand je lui demande ça. « Je peux savoir ce qui est drôle ? ». Mon ton est désagréable, mais elle l’a cherché.

– « Calmez-vous mademoiselle, il n’y a rien de drôle. Votre situation est très sérieuse, il y a un être humain qui naît dans votre chair ». Le docteur continue de fouiller mon vagin quand elle me dit ça. Et ce seul fait qu’elle ait le nez dans le plus profond de mon être fait que je peux pas me lever et me barrer de cet hôpital sordide. C’est quoi cette odeur d’ailleurs ? Celle qui pue le corps qui moisit ? Ça sent toujours comme ça un hôpital ; c’est dégueulasse.

– « Faites vite, s’il vous plaît madame ». Et la femme acquiesce d’un hochement de tête. J’ai vu ses yeux se lever au ciel. Non d’un chien, qu’on dirait ma mère ! Son chignon tout bien droit et ses pommettes rehaussées d’un peu de « cache-misère » comme elle dirait avant de me demander d’en mettre un peu sur mon « minot ». Ouais ma mère est une vieille de la vielle. Elle vient d’une sacrée famille d’aristo, un truc de dingue. Ils s’appellent tous avec des noms pas possibles comme Enguerrand ou Clauvis. C’est pas permis de vivre avec un nom pareil. C’est pour ça que je me suis barrée rapidement de cette famille de tarés. Parce qu’il vous demandait de connaître la Bible sur le bout des doigts et surtout de pas mettre les coudes sur la table. Imaginez si je leur ramène ce gosse ! Vous croyez qu’ils vont dire quoi ? « Abigaëlle, cet enfant n’est pas légitime ». Pas légitime. Ça veut dire que le père il a pas pris ma main avant de m’engrosser. Ouais ça veut dire ça. Ça craint. Pauvre gosse.

La médecin a toujours la tête plongée dans mon orifice avec sa lampe torche. On dirait qu’elle est en pleine séance de spéléologie. Si la situation me tapait pas autant sur les nerfs, je lui aurais fait la blague. Mais j’ai pas envie de rire. Je sens qu’elle frotte quelque chose sur ma chair. Je peux pas m’empêcher de remonter le bassin. Pitié que ça se finisse vite, ça fait mal ! Pense à autre chose Abi, pense à autre chose. Je pourrais pas ramener de gosses « illégitimes » à ma famille, mais le pire c’est si je leur dis que le gamin je l’ai tué dans mon bide. Je pense qu’ils me renient. C’est du sérieux de se faire renier dans ce genre de famille. Du jour au lendemain, vous n’êtes plus rien. Bon, il faut avouer que je ne suis pas bien présente non plus, mais je ne suis pas considérée comme le vilain petit canard. Je me suis juste barrée à Bruxelles à 20 ans en leur disant que je me lançais dans des études d’Histoire de l’Art. Mon père était content. Ma mère était euphorique. Alors je me suis fait la malle et j’ai trouvé ce petit boulot de serveuse. C’est là que j’ai rencontré Matt. Le père du gosse. Il a rien qui plairait à ma famille. C’est un grand brun, les cheveux plus longs que moi, qui fait de la musique. Le genre de musique qui casse les oreilles à certains et qui défoulent les autres. Il fume de l’herbe Matt. Et ma mère pourrait facilement devenir folle si elle sait que mes lèvres ont touché celles d’un type qui se drogue. Puis de toute façon, il s’est taillé lui aussi quand il a appris que sa petite graine avait germé ! Je vous en foutrais moi d’un gosse !

« J’ai bientôt terminé, mademoiselle. Je vais passer à l’échographie vaginale. Vous en avez déjà fait ? » J’ai l’impression qu’elle se force à me parler, comme si ça m’évitait de penser à ce qu’elle faisait sur moi. Je secoue la tête en signe de dénégation. « Fais-moi ce que tu veux, mais vite ! » je pense tout bas. Elle dégage le spéculum et il me semble que ma chair s’affaisse un peu sous le retrait de cette force. C’est vraiment la pire chose qu’on puisse faire sur un corps ! La femme m’appuie davantage sur les cuisses pour qu’elles soient bien écartées. Je me suis jamais sentie aussi vulnérable, le corps entièrement ouvert à elle, comme une truie éventrée. Fais vite ! je me dis. Abi pense à autre chose. Matt. Je sens mon cœur qui se serre. Ouais cet imbécile s’est fait la malle. C’était un pauvre type. C’est pour ça que je peux pas ramener le gosse dans ma famille. Parce qu’il n’y aura pas le père pour m’épouser. Et j’ai pas envie que ce gamin soit un gosse illégitime toute sa vie. J’ai entendu mon oncle dire que si le mariage se fait un peu après la fécondation — ouais je sais on dirait qu’il parle de bétail ; mais non, selon lui, l’enfant serait légitime à sa naissance, ou un truc comme ça. Mais la j’ai pas le père sous la main, alors il va falloir qu’il m’enlève ce truc du bide parce que sinon je suis vraiment dans le pétrin. La docteur change de gant. Le latex claque sur sa peau laiteuse et je vois à travers le plastique ses dix ongles peints en rose. Ça me donne des nausées. Regarde ailleurs Abi ! Mon ventre se contracte. C’est ce truc qui commence à prendre forme, c’est certain.

– « Détendez-vous, mademoiselle Montpieux ». J’ai envie de lui demander de tout arrêter. J’ai envie de partir. Mes cuisses ouvertes me font mal. Je commence à avoir froid. Les étriers de fer sont à peine réchauffés sous mes pieds nus. Et mon col est à la vue de tous, déployé devant cette femme que je ne connais pas. Et mon ventre s’agite. Je suis sûre que c’est lui, ce bébé. Je suis sûre qu’il va pas vouloir me laisser tranquille. L’image de Matt vient se coller contre mon crâne. On était si bien tous les deux avant que tout dégringole. Ma tête me fait mal, je ferme les yeux pour éviter que les néons m’éblouissent. Les mains froides du docteur me font frissonner. Je la hais, elle aussi. Je veux partir, je veux tout arrêter. Je partirais loin. J’ai besoin de personne. Ni de Matt ni de ma famille de tarés. J’ai besoin de personne. Calme-toi Abi, calme-toi. J’essaie de reprendre mon souffle, mais ma gorge se noue, rien ne passe plus. Je le sens qui bouge dans mon ventre. Je sais qu’il n’est pas encore conçu, mais je sens qu’il vit déjà dans mes entrailles. Je sais qu’il est là et qu’il se demande ce que je fais, pourquoi je veux l’éliminer. Je sens des larmes se faufiler entre mes paupières contractées. Il va pas me laisser ce gosse, il me suivra toujours, je le sens. Je sais que…

– « Stop ! Madame ! Stop! Arrêtez tout ! La femme m’observe de son regard de sainte. La radio en forme de phallus encore brillante de gel scintille dans sa main. C’est ça qu’elle voulait me mettre dedans ? Mes joues sont pleines de larmes maintenant. Je ressens le manque. Celui de Matt, celui d’une famille aimante. Et je me dis que je peux pas faire subir ça à mon gamin. Même si c’est un sale gosse illégitime. Faut que je l’aime ce bébé.

– « Arrêtez s’il vous plaît. Je veux le garder. Je veux garder le gosse. »