Claus Grünstäudl

Armagnac

Classy Spicy

04.02.2022

     Ce bar sent vraiment la crasse ; mais ça m’est égal. J’en ai côtoyé des bars qui payaient pas de mine comme ça, avec des pauvres filles à la voix rauque et des vieux clous au bide énorme. Mais ça m’est égal parce qu’ils servent de la gnole. Et la gnole, elle a pas d’yeux pour voir ces pauvres gens ni de nez pour humer la puanteur de la débauche. Ils offrent à boire et c’est tout ce qui me convient.

– « Z’avez l’heure m’dame ? ». La femme me répond d’un coup de tête vers une horloge numérique cachée dans le fond de son bordel. Je dois plisser les yeux pour lire les chiffres, et je me dis que je voudrais bien dormir. Ça fait déjà cinq heures que je suis là. Mais je compte pas me tirer maintenant. Mon cerveau braille encore. Toutes ces pensées, tous ces mots. Je pourrais me jeter du haut d’un pont pour faire taire cet organe !

– « N’autre com’lui s’vous plaît. » La femme rechigne pas. Elle prend la bouteille et verse le liquide brun dans le gobelet. Son visage change même pas d’expression quand elle me serre mon armagnac. Puis rapidement, elle revient à astiquer les verres. Depuis l’autre côté du comptoir, je sens son odeur forte de transpiration. Et je sais pas pourquoi, mais ça m’attire drôlement. Cette crasse et cette puanteur ; puis sa laideur ! Tout ça ça me plaît. Parce que je mérite pas mieux.

     Je termine le verre d’armagnac d’une traite. Je veux en finir pour aujourd’hui, j’veux pouvoir aller pioncer. Mais je peux pas tant que mon cerveau braille. Je sens la liqueur me couler dans la gorge et envahir mon corps. Je commence à avoir des nausées et ma tête se met à tourner, mais je suis bien heureux parce que ça fait effet. Mon cerveau se tait.
J’ai l’impression que tout est d’une lenteur irréelle, comme si j’étais immergé dans un grand bac d’eau. J’lai enfin eu ! La femme me demande de pas vomir ici. Et je sens que son visage de porc énervé est concentré sur moi. Je ris, et un coulis de bave s’échappe de ma bouche. Ce troisième verre était drôlement fort. Ma tête tourne vite. Je sens que mon cerveau se tait, je sens que ça vient. Mes yeux se ferment de fatigue et mon corps tangue dangereusement. Le tabouret bancal le supporte à peine. J’y suis presque. Ça vient. Il va se taire. Puis je me lèverais demain, et je penserai à rien. Je reviendrai pas dans ce bar, c’est certain ! Cette truie me prend trop la tête. Elle a pas envie que je vomisse sur son parquet dégueulasse, alors elle approche son corps gras de mon visage et pointe son doigt vers moi. Son odeur me fait tourner le crâne plus vite. J’prie pour que ma tête se taise. Les remous se calment, et la voix de la serveuse semble me revenir. J’ai bien cru que j’allais gerber sur son foutu sol. Mais l’armagnac à l’air de déjà me quitter. Et j’entends toujours mon cerveau qui pense. Pourquoi il la boucle pas ? Je sens les effets de l’ivresse m’échapper. Et mon corps en demande un autre. J’ai pas eu mon compte, bordel !

– « Mets-moi en deux autres ! » J’ai grogné plus que parlé et ça a fait un peu peur à la fille. Elle hésite un instant puis sort deux verres propres.
Mon corps semble s’être stabilisé, mes coudes supportent ma tête. Elle est si lourde que je sens presque mon cou lâcher. L’espace d’un instant, je pense qu’il faut que je rentre dans ma piaule. Mais mon corps me demande de rester. Et si je reste pas, il me mènera la vie dure, je le sais. Ça se passe toujours comme ça, c’est toujours lui qui a le dernier mot. J’entends la serveuse soupirer en me voyant m’étaler sur son comptoir, mais je m’en cogne. La fatigue devient insupportable.

     Il paraît que tout est écrit, qu’on choisit pas sa vie, qu’on la traverse simplement. Et que tout vient à nous parce que ça devrait venir à nous, et que nous devenons uniquement ce que nous devions devenir. V’voyez le genre de pensées que j’ai quand mon cerveau se met à beugler ? Tais-toi !
La serveuse me voit tenter d’arracher soudainement mes cheveux et elle s’arrête de frotter sa vaisselle. Les deux verres d’armagnac sont posés devant moi. Je n’arrive pas à les attraper. Ma main se dirige vers l’un brusquement, le soulève et en renverse une partie sur le comptoir. Je dépose le verre et mon bras s’appuie sur le liquide égaré. Je sens que la liqueur traverse ma veste fine, je sens qu’elle touche ma peau. Le contact me fait frémir. Ça pègue.

     Il faut qu’il se la ferme, parce que je ne pourrais pas en ingérer davantage. La femme me demande si je vais bien, et mes yeux se posent sur elle longtemps. Ma bouche reste entre-ouverte et rien ne peut y sortir, je la regarde juste. Et je me rends compte à quel point sous son visage couvert de pâte et de poudre et de fars, il y a une épaisse couche de douleur et de colère. Sa vie tracée devait pas être jolie. Sinon elle-même serait pas aussi laide. Mais je me demande comment ça se fait qu’on soit tous là si c’est pour subir ce qui est déjà écrit ? À quoi on sert ? Tais-toi, bordel ! Je sens ma main qui tente d’attraper le deuxième verre. Elle tremble. Je manque de me renverser du tabouret. Mes yeux y voient trouble. C’était peut-être le verre de trop. Peut-être que le prochain va me tuer. Mais de toute façon c’est la vie qui choisit, moi je suis simplement là pour avancer, peu importe ce qu’elle me réserve. Alors si ça doit être la mort, alors ce sera la mort. J’essaie à nouveau d’attraper ce foutu verre et ma main touche quelque chose. Mon cou fait un effort surhumain pour redresser ma lourde tête et mes yeux s’entrouvrent pour considérer ma prise. Et j’ai un mouvement de recul mou lorsque je vois la main de la serveuse dans la mienne. Mais je lâche pourtant pas. Et sa peau est douce, fraîche et agréable. Et la sensation de sa main dans la mienne apaise mes tempes et mon ivresse et je commence à rouvrir les yeux doucement, par on ne sait quelle énergie et mon cerveau se met à chuchoter.

C’est la vie qui choisit j’vous dis. On est juste là pour avancer.