Bonheubiol

Classy Spicy

11.01.2022

Claude ne pouvait pas quitter l’écran des yeux.

– « Nad, il y a encore cette annonce pour le Bonheubiol. Dis Nad, t’es toujours pas d’accord pour qu’on s’en offre ? Merde quoi c’est bientôt nos six ans de mariage ! Nad ? Nad ! » Et il abandonna.

La femme émit un petit gémissement depuis le fond du four qu’elle récurait. Elle n’avait rien compris à la demande de son mari. Elle l’avait juste entendu beugler. Ses yeux se plissaient pour tenter de repérer la crasse dans le noir et sa main effleurait de ses doigts protégés par le latex, la surface encore grasse de l’appareil.

Claude était plongé dans la publicité. « Retrouvez le bonheur avec Bonheubiol ! Médicament disponible en pharmacie ou sur Bonheu-biol.com ». L’homme était absorbé, son large torse, d’où se dévoilait un début de poitrine, semblait attiré par l’écran. Il avait vu passer cette annonce plusieurs fois à la télévision et certaines affiches avaient été exposées dans les arrêts de bus. Il passait devant chaque jour en allant bosser. Et chaque fois, il était tenté de retrouver le bonheur. Puis tout le monde en parlait ! Claude avait même un collègue qui lui avait dit « mon vieux, t’as une mine de déterré, prends-toi du Bonheubiol. Il paraît que mon voisin a adoré ! C’est démentiel ce truc.» Claude était rentré et avait expliqué à Nadine : « Paraît que ça rend heureux dès qu’on en prend. Dis Nad, ça te tenterait pas un peu ? » Et Nad s’était mise à pleurnicher d’entendre que son mari ne se sentait pas assez heureux avec elle.

Après cela, Nadine fit la sourde oreille quand Claude lui parlait de ces gélules.

Sa tête tapa le rebord du four. Elle geignit, puis se mis à frotter de plus belle, noircissant de crasse son gant Mapex jaune jonquille. Ça la défoulait de récurer. Elle n’avait pas vraiment le choix, mais au moins, ça la défoulait. Dans son dos, la porte claqua. Elle arrêta de frotter. La femme compris que son mari était sorti. Elle s’immobilisa dans l’orifice carbonisé et son nez se mit à lui piquer à cause du décapant. Puis elle entendit Flora hurler.

Il lui fallut une bonne demi-heure pour calmer la gamine avec des tapes délicates sur le dos et des mots doux au creux de ses oreilles microscopiques. Juste au moment où elle s’assoupit, Claude rentra. Sa femme le regarda de haut en bas, les lèvres pincées. Il tenait un sac en papier blanc dans la main. Découvrant son épouse, il s’immobilisa. Leurs regards se croisèrent. Nadine compris et Claude resta inerte quelques secondes, comme un gamin pris en flagrant délit. Puis il ferma la porte et s’exclama :

– « Chérie tu ne vas pas le croire. Regarde ce que j’ai trouvé en promotion ! Il sortit les boîtes de Bonheubiol du sac immaculé. Je t’en parlais depuis longtemps déjà ! » La femme regarda son mari faire, berçant nerveusement son enfant. Ses mâchoires étaient serrées. Ses jambes lourdes et striées de veines bleues dansaient nerveusement. Son dos lui faisait mal d’être restée pliée dans un four.

Elle resta calme, pour la gosse. Juste pour la gosse.

Claude déballa la boîte d’un rire idiot, fier de sa trouvaille, sous les yeux méprisants de sa femme. Et d’un geste rapide il décapsula une gélule et l’avala avant d’en proposer une à sa femme. Au regard de Nadine, il comprit. Il approcha les gélules du visage de son enfant avec une mimique amusée. « Une pour papa, une pour Flora ». Et sa femme tourna le dos, emportant la gosse avec elle. Elle entra dans la cuisine et posa Flora sur une chaise avant d’essuyer ses joues humides. Claude fouilla à nouveau le sac en papier et analysa minutieusement les cinq boîtes identiques qui formaient son traitement, tout en gigotant son gros corps dans la pièce. « Semaine 1, semaine 2… Semaine 5 ! », compta-t-il satisfait. 

Depuis ce jour, Claude suivait scrupuleusement son traitement. Ses trois alarmes — une dans chaque pièce de la maison — hurlaient chaque heure de prise. Et son gros corps attendait tout au long de la journée sa prochaine gélule. Tout le monde au bureau était tenu au courant de ce nouveau traitement pour le bonheur que prenait Claude Prenaud. Il était fier, heureux, et pensait sincèrement que le bonheur avait enfin fleuri au fond de ses entrailles. À la deuxième semaine de prise, quelques effets indésirables lui retournaient parfois l’estomac, lui provoquant des nausées et quelques hallucinations, mais rien de tout cela ne devait inquiéter Nadine. « C’est marqué sur la boîte qu’il ne faut pas s’inquiéter », mentait-il. Depuis le début de son traitement, la femme tenait en horreur son mari. Elle éloignait autant que possible Flora de son père, de peur que son regard de bambin croise la silhouette avachie de cet homme drogué, bavant et chantant à tue-tête.

Pendant les semaines qui suivirent, les effets indésirables devenaient de plus en plus fréquents et Claude passait ses journées nauséeux et ronchon. Les boîtes de Bonheubiol se consommaient, et l’homme attendait toujours cette révélation : celui du bonheur intense. Son corps n’étant plus bon à l’ouvrage, il reçut une mise à pied de son directeur et se retrouva à paresser sur son canapé tout au long de la journée. Et Nadine ne put le supporter. La femme s’inquiétait sincèrement pour la stabilité de la famille, elle qui ne travaillait pas, ne pouvait compter que sur le salaire – aussi médiocre soit-il, de son mari. Ainsi, une mise à pied n’était pas la bienvenue. Mais Claude, de tout son être lymphatique, s’en fichait éperdument. Il attendait le bonheur. Alors, Nadine feignait de se promener avec la petite dans le square du quartier puis elle finit par découcher et Claude attendait de ces nouvelles le soir. Incapable d’attraper le combiné pour appeler sa femme, il s’endormait, crasseux, les bas-joues humides de bave, sur son canapé défraîchi.

Claude en était là à sa troisième boîte et les deux dernières accélérèrent sa chute. Son ventre lui faisait horriblement mal et il se mit à perdre ses cheveux. Des cernes profonds se dessinaient sous ses yeux et ses muscles disparaissaient. Les deux dernières semaines de traitement furent une horreur à tel point qu’il était paradoxal que la cause de ce malheur soit des gélules Bonheubiol. Mais Claude les ingérait toutes, sans faute. Et chaque quatre heures, ses trois alarmes hurlaient et il lui fallait rassembler toutes ses forces pour ouvrir la boîte et prendre sa gélule, pour lever son corps qui n’était plus laid, mais immonde, et le déplacer jusqu’aux trois réveils. Il finit finalement par les rassembler tous à ses pieds et n’avait qu’à déplacer sa lourde jambe pour les faire taire.

La fin de la cinquième semaine arriva enfin, les trois minuteurs piaillèrent et de sa lourde cheville remplie d’eau, Claude les éteignit. Nadine n’était pas rentrée depuis dix jours et l’homme n’avait pas vu le visage de sa fille depuis ce temps. Mais il fallait qu’il termine son traitement, après quoi il serait heureux et irait les chercher. Toutes les deux. Elles lui manquaient tellement ! Claude attrapa la petite boîte et décrocha de l’aluminium la dernière gélule. Son cou se redressa sur la boîte vide et il lui fallut quelques secondes pour comprendre que son traitement s’arrêtait là. Il rappuya nonchalamment son crâne contre le tissu crasseux du canapé, et se mis à sangloter. Le Bonheubiol n’avait pas marché.

Ça ne pouvait pas se terminer comme ça ! Il fallait qu’il continue, qu’il en reprenne, qu’il soit enfin heureux !

Par des efforts surhumains, l’homme parvint à se rendre à la pharmacie la plus proche. Son corps empestait et le peu de cheveux qui lui restait était collé à son front gras.

– « Donnez-moi du Bonheubiol », grogna-t-il à la pharmacienne, une petite femme aux cheveux noirs qui dépassait à peine de derrière le comptoir. « Bonheubiol » râla-t-il plus fort comme un ours en fin d’hiver.

– « Votre nom ? » demanda la femme selon le protocole. Au fond d’elle, elle savait très bien que cet homme venait de finir son traitement. Mais le protocole lui demandait de commencer par vérifier l’identité des patients. Claude répondit et la pharmacienne refusa de lui donner ce qu’il cherchait.

– « Vous venez de terminer votre traitement, Monsieur. Nous n’avons plus le droit de vous délivrer de Bonheubiol. La limite est à un traitement par individu. » précisa la femme.

– « Par vie ? » demanda Claude, ahurit.

– « Un par vie, oui. » Confirma la petite pharmacienne. Les yeux de Claude avaient du mal à s’ouvrir face à la lumière, il clignait de ses paupières sales et s’appuya sur le comptoir pour éviter de se déséquilibrer.

Puis l’information atteignit son cerveau ralenti et l’homme se mit à hurler dans la pharmacie. « Qu’on m’en donne ! J’en ai besoin » et son gros corps se mouvait lentement avec une inertie dangereuse.

Il fallut quelques instants à la pharmacienne pour calmer l’homme. Et dès que celui-ci avait retrouvé son sang-froid. Elle fit appeler le Docteur Bastiaud, un homme grand et filiforme les cheveux argent, et les lèvres si pincées qu’elles semblaient disparaître dans la bouche du médecin.

– « Cher Monsieur, bonjour ! » Le docteur avait une voix grave et lente qui faisait écho dans le crâne vertigineux de Claude. « Nous ne pouvons vous délivrer d’autres gélules de Bonheubiol. Ce traitement n’est accessible qu’une et unique fois par individu. »

Et Claude qui sanglotait:

– «  Mais moi ça n’a pas marché ! Il faut que je recommence ! C’est pas normal ». Ses yeux crachaient des petites larmes sur ses joues lâches. « J’ai mal partout, j’ai plus de cheveux ! Ma femme est partie avec ma Flora. Et mon patron veut plus me voir. Oh ça n’a pas marché !» Il s’appuya sur un présentoir de chaussures orthopédiques et en fit tomber une pile sans s’inquiéter le moins du monde. La petite pharmacienne se pressa de remettre de l’ordre en pestant contre l’homme.

– « Cher monsieur. Le traitement a bien marché sur vous. » expliqua le médecin. Et Claude se redressa. Un filet de morve coulait de son nez.

– « Vous entendez ce que je vous dis ? » grogna-t-il d’une voix enrouée. « J’ai plus de travail ! Plus de famille ! Et tout mon corps me fait mal ! »

Le docteur de sa silhouette réservée se tourna vers la petite pharmacienne excédée par Claude et lui fit signe de les laisser. Sur ce, il poursuivit :

– « Cher monsieur, je vais vous demander de m’écouter attentivement. Le Bonheubiol est un traitement qui a été conçu pour que vous retrouviez le bonheur ». Claude pencha un peu la tête sur le côté. “Il n’y a pas de molécules de bonheur dans les gélules cher monsieur ! Claude ne saisissait pas l’insolence dans la voix du praticien. ‘Il est rare que nous ayons à expliquer le processus à nos patients. En général, c’est une évidence pour eux. Mais certains cas s’avèrent plus… compliqués.’ Le pharmacien inspira, balayant ses yeux argent sur le corps tanguant de Claude : ‘Le Bonheubiol agit directement sur votre cerveau. Il le dépouille de toutes les molécules de bonheur comme la dopamine par exemple pendant les deux premières semaines. Ainsi, vous tombez dans un état de tristesse intense. Pendant la semaine trois, quatre et cinq, le corps peut réagir à ce manque complet de dopamine et vous pouvez vous sentir fatigué, ou perdre vos cheveux ». Claude plaqua une main aux ongles entourés de noir, sur son crâne comme s’il comprenait la perte de sa pilosité. ‘Le traitement dure cinq semaines. Les patients sombrent dans un état si catastrophique qu’il leur arrive de perdre une grande partie de ce qui avait de la valeur pour eux : une famille, un travail, une maison, même la santé. » L’homme disait cela avec une si grande fierté que Claude en était confus. ‘Ainsi à la fin de ce traitement, lorsque le patient arrête de prendre du Bonheubiol, son cerveau recréé petit à petit un stock de dopamine. Il prend ainsi conscience de tout ce qu’il a perdu. Et il retrouve le bonheur !’ Le pharmacien frappa dans ses mains, satisfait. Mais sous le regard hébété de Claude, il renchérit : « Cher Monsieur le Bonheubiol est une révolution pour l’espèce humaine ! Il nous aide à comprendre que nous avons tout pour être heureux et que le secret du bonheur se trouve dans chacun d’entre nous. C’est une révolution ! » S’exclama-t-il à nouveau .

Mais Claude ne riait pas. Ses grosses joues pendaient sur son visage et ses yeux si lourds de fatigue se mirent à pleurer. Il ne se retint pas et laissa les larmes inonder son visage. Sa lèvre inférieure se mit à trembler, il tenta de riposter au médecin, mais aucune phrase ne semblait vouloir bien se construire. Alors il se tut. Il avait perdu Nadine et Flora. Et il n’était même pas heureux. Quelle chance il avait à l’époque ! Il fallait qu’il aille les chercher. Il le fallait ! Ses yeux toujours fixés sur la peau luisante du pharmacien, il renifla bruyamment et tourna les talons vers la sortie, embaumant de son grand corps les rayons élaborés de la pharmacie.