Sophie Louisnard

La Folie de Maya

Classy Spicy

01.03.2022

    Maya habitait le premier étage d’un immeuble parisien. Son appartement microscopique donnait sur une cour pavée, privée, ombragée. La femme y laissait pousser ses quelques plantes : romarin, persil, thym, et quelques tiges de ciboulettes. Elle cajolait son petit espace, y versait quelques gouttes d’eau chaque matin et leur chuchotait des prières le soir. Maya était l’une de celle que l’on pouvait trouver folle à travers sa fenêtre, car jamais elle ne sortait de chez elle, et jamais personne ne rentrait. Pourtant elle semblait vivre avec mille amis. Maya pouvait paraître un peu loufoque, mais elle était certainement plus heureuse que tous.   

     Chaque matin, sa fenêtre était ouverte plus tôt que les autres. Qu’il pleuve, qu’il vente ou que le soleil décharge sa chaleur avec violence, elle ouvrait son petit monde au grand, et sa fenêtre devenait le seul lien avec l’extérieur.
Elle apparaissait, puis disparaissait dans l’entrebâillement de cet ajour, mais ne faisait jamais de bruit. Personne dans l’immeuble ne se souvient avoir un jour entendu sa voix. On pouvait à peine percevoir ses murmures qu’elle adressait à ses aromates. Autrement le silence occupait sa vie. Pourtant chaque résident, que sa fenêtre ait un vis-à-vis sur le microscopique appartement du premier ou non, connaissait Maya. Car ses plantes embaumaient la sorte de cheminée que formait la cour intérieure et ses quatre larges façades. L’odeur traversait les murs et les plafonds et les quelques voisins de la femme se réjouissaient de cette senteur naturelle, reposante qu’offrait le potager inventé de leur voisine à lier.

     Oui, Maya était un peu folle sur les bords. D’une part, car comme cela a été dit plus haut, elle conversait avec les végétaux. Mais Maya parlait également à la faune. De la balustrade de sa fenêtre, pendait une mangeoire pour oiseaux des villes : espèce envahissante, détestée de tous dans la capitale pour leur impertinence, leur empiétement, leur impolitesse et tout autre vice que la densité de cette ville ne peut pas permettre.
Il fallait la voir penchée dangereusement sur son balcon, émiettant un bout de biscotte dorée dans la gamelle de ces picoreurs. Puis venait alors son chat, enfin, celui qu’elle avait adopté, ou plutôt celui qui l’avait adopté elle, femme seule et silencieuse, qui donnait enfin une place décente à l’être animal. Ainsi le gros félin, l’oreille gauche arrachée par la vie de gouttière, et le poil si mal fichu qu’on le croirait sortit tout droit d’un tambour de machine à laver, s’approchait de la solitaire et mangeait dans sa main la fin de son pain. Maya, bien qu’elle soit un peu folle, était une brave femme. Et sans qu’elle ne parle, chacun dans l’immeuble, tous bien plus bavards qu’elle, avait remarqué cet amour qu’elle donnait aux choses, qu’elle offrait au monde depuis son terrier microscopique. Et chaque soir, alors que le soleil venait se coucher derrière des dizaines de toits plus hauts les uns que les autres, les voyeurs se penchaient discrètement pour apercevoir le spectacle silencieux de Maya, de ses plantes, de son chat et de ses volatiles, vivant et s’épanouissant tous sur ce balcon minuscule. Et chacun du haut de sa fenêtre admirait un peu la folie de cette femme qui puisait en elle plus d’amour et de bonheur que tout l’immeuble réuni.

     Il fallait la voir cette Maya, cette folle à lier, qui parlait au vivant sans utiliser un mot. Il fallait la voir comme elle semblait heureuse dans son petit terrier. Elle va nous manquer notre Maya, maintenant qu’elle et sa folie se sont envolées.