L'Avenir

Classy Spicy

04.12.2021

– « J’ai faim », rechignait une nouvelle fois Candice.

Vald lui répondit de profiter du moment présent. Comme les cinq premières fois où elle s’était plainte.

– « Regarde le ciel Cand, et lâche-nous ! »

Il est vrai que le ciel était beau. Des milliards de diamants scintillants ornaient le néant et l’on pouvait percevoir les traînées blanches, parfois violine de la Voie lactée. Le ciel était beau. Mais Candice avait faim. Cela faisait déjà une heure qu’ils étaient plantés là, les six paires d’yeux à regarder le ciel comme s’ils allaient y trouver un indice, un trésor. Mais il n’y avait rien de tout cela. Il n’y avait que des points blancs qui vibraient à l’œil nu sur un fond noir, parfois sali par une poussière grise. Et Candice avait faim.

Elle ne se lamenta qu’à deux reprises supplémentaires avant de faire capituler ses camarades. Ou peut-être qu’ils commençaient à avoir faim eux aussi. L’air de la campagne, froid, vide, pur, leur purgeait le corps et stimulait leurs estomacs qui semblaient constamment creux. « C’est juste parce qu’on marche beaucoup », se rassurait Diane. « Tu ne te déplaces que pour aller pisser », riait Tom. Que pour aller pisser. Et Diane qui se vexait.

Avant que toute la troupe décide de se lever, il fallut un bon quart d’heure. Candice insistait en piétinant sur elle même, tenant de ses deux mains son estomac vide au chaud. Vald lui avait supplié de la fermer. Puis les demandes devinrent des menaces et Candice la ferma, enfin. Alors ils se levèrent tous un par un. S’aidant par la main, frottant le dos de l’un, les cheveux de l’autre. Des herbes mortes et de capitules s’y étaient agrippées.

Bien que le néant englobât tout, on pouvait voir les liens qui reliaient les corps. Cette amitié forte, qui s’exprimait en silence, dans le noir, par des gestes simples.

– « J’ai la dalle moi aussi. Ça fait cinq heures qu’on marche dans ce trou à rats et on n’a rien avalé », commençait à râler Pierre. Candice s’approcha instinctivement de lui et Diane acquiesça de loin. Ils faisaient équipe maintenant. Vald grogna dans sa barbe, aida à lever Béné, lui enleva une feuille de ses cheveux. Il faisait très attention. Parce qu’il aurait voulu que Béné comprenne qu’il prenait soin d’elle, qu’il l’aimait. Alors il retirait la feuille lentement, avec des gestes doux, qui ne peuvent refléter qu’un seul sentiment. Mais Béné ne voyait rien.

– « On va y aller, fermez-là ! », s’emporta Vald. « Tom, frère, regarde sur ton portable ce qu’il y a dans les alentours, avant que les petits vieux nous fassent un arrêt sur place ». Tom acquiesça paresseusement de la tête et sortit son smartphone qu’il manipula agilement.

– « Y’a trois trucs pas loin. Un truc que de bidoche, mais ça va pas plaire à Di’, un autre “cuisine traditionnelle” mentionne-t-il d’un ton guindé, puis un autre coin qu’à l’air pas trop mal…. Il s’appelle l’Avenir et comme j’n’en aurais probablement pas vaudrait mieux qu’j’y foute les pieds ce soir ». Tous rirent. « C’est parti », valida Vald en guidant le groupe. Puis Tom se mit à chanter en suivant ses pas, et sa voix couvrait les râlements dans la pénombre, les bruits de vêtements époussetés, les murmures et les foulées dans l’herbe haute.

Le brouillard tomba sur le petit village. La bande traversa plusieurs ruelles sombres et étroites. Ils fredonnaient presque tous maintenant. Quelques chats leur barraient la route, mais à cette heure-ci il n’y avait plus âme qui vive. Dans les petits hameaux comme celui-ci, où le café est aussi la poste et la banque, la vie n’est pas très dynamique. Le groupe descendit une rue en traînant des pieds pour certains et en chantant pour d’autres. Les mains se frôlaient et les bras s’enlaçaient. Plusieurs discussions naissaient par-ci par-là et suivaient le mouvement des pas. L’air était froid, mais paisible, agréable. Et la faim de Candice s’était calmée jusqu’à la rendre muette.

Alors qu’il se dirigeait vers L’Avenir, l’obscurité devenait plus intense et ils avaient du mal à conserver la solidité du groupe. Puis enfin, ils arrivèrent à l’adresse. Aucune lumière ne les accueillit et Tom s’arrêta au bout de la ruelle.

–« C’est censé être là, s’interrogea-t-il, mais c’est pas censé être fermé ». Il se tourna vers Vald et Béné qui s’approchaient.

–« C’est quoi ce merdier ? » s’inquiéta Vald.

Le brouillard était épais et rien ne leur permettait de voir la façade du bâtiment. Tout était noir, et gris, parfois d’un blanc effrayant, mais rien n’avait de forme.

Puis Tom aperçut quelque chose. Là, au milieu du nuage de brume se trouvait la silhouette d’une femme. Elle devait être vieille considérant la voûte que faisait son corps et ses mains se tenaient l’un et l’autre comme pour les empêcher de tomber. Sa tête basse portait un grand chapeau qui s’avérait inutile dans cette pénombre, et une longue jupe allait jusqu’à ses chevilles graciles. Elle semblait sortie d’une autre époque. Et tous, en la voyant, prirent un peu peur.

–« Qu’est ce qu’elle fait là la pauvre femme ? » demandait Béné. Et Vald la rapprocha d’elle avec son bras. Il aurait tout fait. Tout. Tom s’avança de quelques pas et Pierre voulut le retenir. La femme marchait vers eux, traversant le nuage, et Tom venait vers elle. Puis au bout d’un moment, il se tourna vers le groupe et sa bonne humeur les détendit tous :

– « Allez bande d’emmerdeurs, on va se remplir la panse ». Et il se dirigea vers la silhouette au chapeau. Pierre eut beau l’appeler pour le retenir, Tom ne se retourna pas et s’inséra dans le nuage de brouillard. Puis tous suivirent, plus ou moins vite en fonction de leur confiance en Tom, de leur faim et de leur courage.

*

La femme ouvrit une porte de verre délicatement et Pierre voulut l’aider, mais elle l’arrêta d’une main levée. Elle n’avait pas prononcé un mot lorsque le groupe s’était approché d’elle et avait simplement tourné les talons, incitant qui le souhaitait à la suivre. Tom lui succéda et les autres vinrent aussi.

Lorsque le petit groupe fut entré, elle ferma la porte et dans un cliquetis qui ne parvint à aucune oreille sauf celles de Candice endormie, elle tourna le verrou.

– « Tom suis-moi » prononça-t-elle enfin. Et sa voix surprit tout le monde. Elle était si claire et si forte et paraissait si jeune qu’elle dénotait avec le vieux corps tordu du personnage. Tom suivit. Il se demandait comment elle connaissait son nom puis se souvient de Pierre qui l’avait crié dans la rue.

La bande talonnait Tom qui emboîtait le pas à l’hôte, et tous entrèrent dans une salle immense avec des tables rondes éparpillées à équidistance dans tout l’espace. Et la vieille se tourna vers le groupe. Son corps âgé se redressa légèrement. Tout le monde se tut. Candice prit la main de Diane et Béné celle de Vald. Les tempes de ce dernier se mirent à taper contre son crâne et il risqua un regard vers la fille. Elle était belle dans la lumière tamisée de la salle. Elle était magnifique. Pierre se glissa derrière Tom, d’un pas subtil, presque imperceptible. S’il arrivait quelque chose, ça ne serait pas le premier que l’on viserait.

– « Jeunes gens, bonsoir ! » Les respirations se calmèrent, et on arrêta de déglutir. Les mains remontèrent dans les manches longues et les pieds se serrèrent.

– « Bienvenue à l’Avenir, votre avenir ». La femme sourit, ses yeux brillèrent. Elle avait un aspect si mystérieux que Diane frissonna. Tom ne bougeait plus. « Je suis Deli, j’ai plus d’années que vous ne pourriez imaginer. » Et Tom recula d’un pas prudent. Son regard se fronça. Il n’avait pas peur, mais il était impuissant. L’hôte continua.

« Je connais vos noms, et ses yeux se posèrent sur Tom. Je connais vos âges, vos peines et vos amours, et elle regarda d’autres yeux. Je vous connais tous. » Pierre jura dans le dos de Tom, et il en voulut à son ami. Il s’était promis de ne plus jamais le suivre dans ses plans foireux et voilà qu’ils se retrouvent chez une dégénérée. Deli s’éloigna vers une large table ronde, ses mains toujours accrochées l’une à l’autre.

– « Nous allons jouer ensemble », s’enjoua-t-elle. Et Candice se mit à sangloter. Mais personne n’osa se retourner vers elle. Leurs yeux ne pouvaient quitter la silhouette de la vieille.

– Nous allons jouer à un jeu très simple : je vais vous placer autour de cette table en fonction du rôle que vous allez incarner dans le futur de chacun ». Tous se turent et Deli scrutait leurs réactions. Enfin Vald déglutit et Tom expira. Il entendait dans son dos, la respiration lente de Pierre. Il sentait la haine de son ami, à cet instant même, envers lui. Il savait qu’il le tiendrait responsable. Il éprouvait tout cela avec le dos tourné. Deli tira une chaise, invitant quelqu’un à s’asseoir. Puis elle ajouta dans une voix douce, qui paraissait irréelle : « Je vais lire votre avenir, les enfants. Et vous n’aurez plus d’excuses pour ne pas être la meilleure version de vous même » Et tous les corps se rapprochèrent instinctivement, ne quittant plus des yeux la femme.