Le bleu du ciel.

Classy Spicy

14.01.2022

Le jour se leva et personne ne bougea.

Ils demeuraient recroquevillés, leurs corps tremblants, apeurés encore par la nuit. Leurs yeux écarquillés restaient fixés face à eux, et à chaque ombre dévoilée par le jour, ils frissonnaient. Ils en venaient à être effrayés de la vie, effrayée de ce qu’il pouvait advenir, maintenant qu’il comprenait qu’ils ne contrôlaient rien. À mesure que le jour se levait, les respirations se maîtrisaient et les légers mouvements étaient une preuve de courage. Ils avaient peur du monde, de ce qui les entourait, et préféraient rester cloîtrés entre ces rangées de bancs, à peine protégés des cieux par la structure décharnée du toit de l’église. Il fallait les voir tous allongés, une face du visage collée à la pierre brute de l’édifice meurtri. Le petit bout du sol, qu’ils avaient apprivoisé, devenait chaud sous leur peau et le reste semblait froid, hostile, abandonné. L’un et l’autre entre chaque rangée apercevaient la silhouette de leur voisin, étendu à même le sol, les bras couvrant ce qu’il pouvait couvrir du corps. On distinguait des femmes et des enfants, de jeunes hommes dont la vie n’avait pas encore écorché l’œil et des vieillards qui n’avaient jamais rien vu de tel. Chacun entendait la respiration de son camarade le plus proche. Et instinctivement, leurs souffles se mêlaient, jouant dans le même rythme.

Le jour s’infiltrait dans le squelette de la chapelle, passant par les fenêtres et s’immisçant dans les failles des murs. Il emportait avec lui un vent glacial, qui faisait danser les mauvaises herbes et soulevait la poussière. Et les corps frémissaient sous cette brise meurtrière, dont le souffle répartissait l’odeur des ennemis et celle, encore fraîche, de la chair meurtrie.

Maintenant que l’œil se faisait à la clarté du jour, les oreilles se calmaient, elles qui étaient restées à l’affût tout au long de la nuit, confondant parfois les pas d’un renard par celui de l’ennemi. Un corps bougea et le froissement de ses vêtements sur la pierre réinstaura la peur dans les yeux de tous. Et les respirations furent retenues un instant, le temps que le cerveau reconnaisse ce bruit. La silhouette remua à nouveau et la tête se redressa, osant un coup d’œil à l’espace détruit du chœur de la chapelle. Le ciel, que le toit décharné laissait largement paraître, était d’un bleu plein, pur. Et les yeux du jeune homme qu s’était avisé de lever la tête se permirent de contempler ce néant. Puis ses mains noires de terre et rouge de sang, tâtèrent la pierre froide, et l’aidèrent à s’asseoir. Le calme du ciel lui avait ôté tout soupçon et il s’installa sans prendre conscience des bruits de son mouvement. Les autres corps restaient à l’affût. Ne laissant bouger que leurs pupilles dilatées, ils attendaient un choc, un coup, sur celui qui sortait de sa cachette. Mais rien ne vint.

Le jeune homme regarda à travers les vitraux brisés, les courbes généreuses des collines et la brume sensuelle qui se posait sur leurs flancs. Puis il admira les grains de poussière soulevés par le sillon de chaque rayon et il les observa danser autour de la lumière. Une fourmi grimpa sur sa main écorchée et les chatouillements qu’elle lui provoqua lui plurent, alors il la regarda gravir son poignet et joua avec elle, l’emmenant de main en main, contemplant ses pas microscopiques. Et le vent souffla un peu plus fort et fit frémir ses cheveux encore tétanisés et il sourit de cette sensation de caresse. Un corps près de lui bougea avec précaution et l’air l’enveloppa quelques secondes, séchant ses joues humides. Puis la femme leva la tête vers les poutres calcinées et observa le bleu merveilleux du ciel. Et sa peur disparut elle aussi.

À mesure que le jour s’installait, les corps se redressaient, confortés par le vent et les rayons chauds de l’astre de feu. Puis leurs sourires revinrent et leurs rires timides habillèrent le silence étourdissant de la chapelle détruite. Les enfants allaient jusqu’à ramper à leurs mères, et tous se rassemblèrent en petits groupes, unissant ainsi leurs forces et partageant leurs peurs.