Nadin Mario

Les Notes du Sentiment

Classy Spicy

21.02.2022

     La mèche effleura les cordes, d’abord une seconde, puis insista quelque temps, provocant un hurlement grave de l’instrument. Les doigts fins de Maria pressaient le manche ; elle écoutait, évaluait, tordait les chevilles, puis ondulait à nouveau l’archet sur les cordes chantantes. Le son venait. Maria reprenait ses ajustements quelques minutes durant. La courte galerie laissait passer l’air gelé de ce mois de février. La jeune fille souffla sur ses doigts frigorifiés puis repris ses notes. Elle n’avait pas l’habitude de venir si tôt le matin, car les rues étaient vides et les passants ne se présentaient que lorsque le soleil était haut. Mais ce jour-là, pour la Saint-Valentin, elle jouait avant que la ville ne s’éveille. Les pavés étaient couverts d’une fine couche de givre, cette sorte de glace que l’on tend à confondre avec un fin tapis de neige. Le ciel d’un bleu presque blanc annonçait le soleil étincelant qui allait se lever. Et Maria priait pour qu’il réchauffe un peu la ville.

     Un pigeon traversa la galerie, effleurant la voûte de ses ailes habiles. Un homme emmitouflé s’engagea lui aussi, dans le sens inverse. La ville sortait de sa nuit. Maria resserra une cheville, fit chanter les cordes. C’était bon. Tout était prêt. Elle posa son faiseur d’art et consulta quelques compositions qu’elle fredonna dans le froid.

     Ce jour-là était un jour pour s’aimer. Plus que les autres, car le soleil était haut, que l’air semblait pur. La lumière embellissait les mines et faisait briller la pierre. C’était un jour pour être heureux, tout simplement. Et c’était ce que Maria cherchait, dans ses petits spectacles de rue, ou elle emportait l’espace de quelques pas des inconnus dans l’extase d’un morceau.

     Un couple s’engagea dans l’allée. Ils étaient âgés, l’un et l’autre se tenant par la main comme si leur stabilité physique et émotionnelle en dépendait. Ils marchaient lentement. Et Maria y vit le bon moment pour s’élancer. Alors sa baguette toucha la finesse des câbles, et un son doux, aigu s’échappa ; le poignet de la femme serpentait délicatement et la mélodie prit, s’élevant petit à petit et envahissant la galerie. Maria intensifia son geste, et quelques notes graves apparurent. Ses paupières se baissèrent et elle fut emportée, dans cette bulle, dans ce monde, où il n’y a qu’elle et sa musique ; où il n’y a plus le froid des pavés, la rudesse de la peau glacée ; où il n’y a plus de peine, plus de fièvre, plus de colère. Dans ce monde, où tout s’élève aussi facilement et légèrement que ces notes de musique, où tout s’imprègne et se vit sans retenue comme la mélodie de ce violon. Maria était dans cette autre sphère, et toute la journée elle jouerait sans être vraiment là.

     Et les passants l’observeraient en marchant près d’elle. Certains s’arrêteraient pour ressentir un instant, la liberté de la mélodie, qui envahit l’espace, et qui plonge dans les crânes et occupe les corps, la chair, et le rythme du cœur. C’est cette liberté que l’on recherche près de Maria. Et c’est parce que cette légèreté ressemble tant aux effets de l’amour que la mélomane s’est levée si tôt ce matin. Elle voulait vivre grâce à sa musique, cette effervescence intérieure que certains trouvent à travers le sentiment.