Moltovitch

Classy Spicy

25.01.2022

– « Jusqu’à ce que la mort nous sépare, mon amour ! » et elle lui tira une balle dans la tête.

C’est comme ça que ma mère tua mon père en 1961. J’allais naître l’été qui suivait. Et ma mère a tué mon père.

Elle me raconta l’histoire une bonne centaine de fois. À chaque occasion, le récit était un peu différent, comme si des souvenirs lui revenaient et comme si elle voulait échapper à d’autres. J’adorais ma mère, on était très proches. Même si elle a tué mon père.

À l’époque où elle l’a connu, elle était assistante à l’Ambassade de Bonn en Allemagne de l’Ouest, parce qu’il fallait dire comme cela dans ce temps là. Elle venait de finir ses études de philosophie et elle cherchait un travail en tant que professeur dans un lycée. Ce qu’elle n’a pas trouvé. Alors elle s’est mise à servir les cafés et classer les dossiers pour les hommes politiques. Elle me disait qu’ils étaient tous vieux et mous et ça lui faisait bizarre que notre monde soit dirigé par des gens si anciens. Elle exagérait toujours un peu, mais c’était pour me faire rire. J’adorais ses histoires quand j’étais gamin.

Ma mère a rencontré mon père un jour de neige. Il faisait un froid mortel dans les rues de la ville et la guerre avait relativement appauvri le pays. Alors les familles modestes, comme celle de ma mère, Les Banutz, pâtissaient plus que les riches. L’argent repousse toujours un peu la fin d’une vie. Ou alors c’est peut-être de ne pas en avoir qui accélère la chute. Gloria Banutz, ma mère, prenait le bus tôt le matin et traversait la ville en autocar, entassée dans le véhicule avec tous les autres travailleurs de Bonn. Ce jour là, en raison de la neige, elle dut faire le retour jusqu’à sa petite chambre à pieds, dans le froid. Le bus ne passait plus. Elle me disait que c’était à cause de cette maudite panne de car qu’elle rencontra cet homme, mon père.

Ian Douglas, comme il disait, attendait à un arrêt quand ma mère marcha devant lui. Et elle semblait avoir si mal aux pieds qu’il l’interpella. Il était beau me disait-elle. Un grand brun avec les yeux sombres et une mâchoire carrée. Au début, ma mère refusa son aide, mais il insista et lui proposa de s’installer dans un bistrot qui bordait la rue. Une nouvelle enseigne américaine avec ses néons et ses grandes vitres propres. Ma mère avait si mal aux pieds qu’elle se laissa emmener. Des fois, elle me disait qu’elle savait ce que cet homme cachait. Puis d’autres, elle avouait qu’elle avait été charmée dès les premières minutes. La nuit était déjà tombée à cette heure-ci et ils s’installèrent au bar de ce Macy’s. Ian offrit un milk shake à ma mère. À la réglisse. Comment pouvait-il savoir que c’était sa saveur préférée ? Ma mère n’a rien vu venir, la pauvre ! Alors ils parlèrent des heures durant, laissant la neige faire un tapis épais sur le sol. « Il semblait n’y avoir personne autour de nous », disait ma mère. Les voitures ne roulaient plus, les passants se cachaient. Il ne restait rien ni personne. Simplement les quelques réverbères qui illuminaient les rues vides.

Ian travaillait pour un concessionnaire de voitures dans la ville voisine et il habitait dans un petit appartement à Bonn. Il parlait peu de lui et toute son attention était dirigée vers Gloria. « Ce soir-là, j’ai bien cru que j’étais montée au paradis », me confiait-elle. Oh elle l’aimait ! J’en suis sûr. Malgré le fait qu’elle l’ait tué, elle l’aimait.

L’histoire de Ian et de Gloria s’enchaîna rapidement après l’épisode du milk shake. D’abord, Ian lui rendait visite après le travail, l’attendant à ce même arrêt de bus proche du Macy’s. Puis il l’invita à manger, dans une pizzeria modeste puis dans un restaurant plus guindé. Ma mère me disait toujours que ces trois mois qui suivirent furent les plus beaux de sa vie. Elle l’aimait, elle la petite secrétaire pas bien belle, pas bien savante. La petite secrétaire sur qui jamais des yeux aussi beaux ne s’étaient retournés aimait ce Ian Douglas. « Il m’offrait régulièrement des fleurs », disait ma mère. « Les plus belles fleurs que l’on pouvait trouver à Bonn ». Ils commencèrent à passer leur samedi soir ensemble, puis leurs dimanches et enfin le week-end entier. Puis ne se quittèrent plus. Et chaque jour était tourné vers ma mère. En quelques mois, elle était devenue le centre du monde. Le centre du monde de Ian Douglas. Jusqu’au jour où il l’épousa.

Le mariage se fit en petit comité, dans l’église protestante de Bonn, puis à la mairie. Ma mère avait alors 24 ans. Elle était si jeune. Plus jeune que moi à mon mariage avec Claudia. Quelques jours après le mariage, Ian apprit à ma mère qu’il n’était pas vraiment concessionnaire de voitures. Et ma mère fut à peine surprise. C’était comme si au fond d’elle elle le savait, me disait-elle. « Il sortait tous les soirs et ça lui arrivait de rentrer tôt le matin. Il me disait qu’il jouait, me disait ma mère. Mais il n’avait pas le comportement de quelqu’un qui mise et qui perd. Et encore moins celui de quelqu’un qui a déjà gagné quoi que ce soit ». Ma mère connaissait le comportement des joueurs parce que son père jouait quand elle était gamine. Et Ian Douglas n’était certainement pas un joueur. 

Alors elle lui demanda ce qu’il faisait vraiment dans sa vie. Elle m’a toujours dit que c’est avec cette réponse qu’elle commença à se méfier de Ian Douglas, l’homme qu’elle venait tout juste d’épouser. Ma mère était plus savante que ce qu’elle s’imaginait.

Ian lui apprit qu’il travaillait pour le compte du gouvernement canadien. C’était un espion. Mais un espion pour un pays allié à l’Allemagne de l’Ouest. Il n’y avait là aucune menace pour elle ni pour son pays. « Après qu’il m’ait dit cela, il se tut pendant de longues minutes et je le regardais droit dans les yeux. J’y voyais le mensonge comme dans de l’eau claire », me disait ma mère. Elle le harcela pour qu’il lui crache la vérité et Ian se mit à pleurer. « Il pleura de vraies larmes », répétait ma mère. Ce grand brun à la mâchoire carrée s’effondra comme du sable sec. « Il m’annonça que son gouvernement lui demandait certains documents sous peine d’être rapatrié au Canada d’un instant à l’autre », me disait ma mère. Et je comprenais à cet instant que son cœur était encore glacé par la douleur, par l’abandon et la trahison. « Je sentais déjà ton petit cœur se créer au sein de mes entrailles et ce moins que rien m’abandonnait, moi, Gloria Banutz. Au diable Gloria Douglas ! » criait-elle. Ian demanda à ma mère de l’aide, les joues humides de pleurs. « Il me faut des photos de certains documents Gloria, des documents auxquels tu as facilement accès », disait-il à ma mère. Elle savait bien l’imiter, Ian Douglas. Elle y mettait du cœur. Mais ma pauvre mère s’est faite bernée. Qui se douterait que son propre mari qui se lave dans la même douche que vous, qui se couche tous les soirs à vos côtés, qui vous embrasse chaque matin et qui vous a fait un enfant, est une taupe. Personne, c’est évident.

« J’ai essayé de chercher des informations de mon côté sur un Ian Douglas, je ne trouvais rien ». Gloria commença à tendre l’oreille dans l’ambassade et à s’intéresser davantage aux relations politiques internationales. Elle qui n’y avait pas prêté une once d’attention auparavant était devenue une experte rapidement. Et elle savait que Ian cachait quelque chose, quelque chose de pire que de travailler pour le Canada. « Un soir, il se faufila hors de la maison à pas de velours et je savais que c’était le moment pour fouiller ». Alors ma mère fouilla. Elle retourna leur petit appartement. Souleva les plaintes qui pouvaient se soulever, et tâta le faux-plafond. Elle retourna le matelas et fouilla les plomberies. Elle tomba d’abord sur une arme. Un petit pistolet qui ressemblait à un jouet, disait-elle. Et elle osa à peine le toucher. Et c’est lorsqu’elle décousu la doublure de ses vestes, qu’elle découvrit le secret de mon père.

Un numéro russe, griffonné sur un bout de journal déchiré était attaché à la doublure de sa veste. Il n’y avait rien d’autre. Simplement ce numéro qui ne provenait certainement pas du Canada. Et puis les écritures cyrilliques en fond confirmaient son hypothèse. Alors Gloria s’assit au bord du lit et appela. Elle n’avait pas peur ma mère. C’était une femme forte.

« J’ai attendu la cinquième sonnerie, je pensais que personne n’allait répondre. Puis une voix de femme répondit. Elle avait un horrible accent Russe ! » Alors je lui demandais toujours ce qu’elle avait dit et ma mère, à ce moment-là prenait de grands airs : « La femme me disait : Concession 545, qu’elle est votre immatriculation ? » Et Gloria comprit. Ian s’était vendu lui-même. Ma mère était bien plus savante que ce qu’elle pensait.

Elle l’attendit jusqu’à son retour. Il ouvrit la porte de la chambre et elle feignait dormir alors il se glissa près d’elle, et ma mère langoureuse l’enlaça, l’enfourcha, et l’étrangla. Il se débattit alors elle sortit l’arme. Elle n’avait pas peur ma mère. « Je lui ai demandé son vrai nom, et je lui ai dit que de toute façon j’allais le tuer ». Ma mère me disait qu’il semblait si patient, si serein. Comme si toute sa vie il s’était préparé à cette fin. « Il m’a dit qu’il m’avait vraiment trouvé agréable ». Et en général, une larme glissait sur sa joue quand elle me disait cela. Elle aimait ce Ian Douglas ma mère. Alors elle insista, et le menaça. Elle allait le tuer, elle lui avait promis. Et le canon microscopique du révolver de l’agent se retrouvait collé à son propre front. Il ne pouvait plus rien. « Je lui criais “ton nom ordure !” J’étais folle de rage ! » Et Ian ne répondait pas. Il la regardait calmement, prêt à subir le sort de tout agent découvert. Alors elle tira. 

C’est après, lorsqu’elle fouilla le corps qu’elle découvrit un numéro à 9 chiffres caché dans le mécanisme de sa montre. Elle rappela la femme russe et donna cette immatriculation. Je m’en souviendrais toute ma vie : 674 536 276, suivit de la lettre G. La femme se tut dans le combiné puis continua : « Agent Moltovitch c’est bien vous ? » Et ma mère murmura « Agent Moltovitch éliminé.