Pensées de solitude.

Classy Spicy

29.12.2021

     Je ne me ferais jamais à cette odeur. Ça pue le vieux. Partout où vous foutez le nez, vous avez cette odeur de naphtaline immonde qui vous prend au visage.

     Il faut traverser un long couloir pour atteindre ma piaule. Enfin, ce n’est pas vraiment une chambre parce qu’il y a un petit séjour et une kitchenette, mais ça reste un cagibi pour vieux. C’est là où on va crever. Ma chambre est la dernière après une bonne quinzaine de portes, sur la gauche. Chaque fois que je passe, il faut que je salue les voisins. Ce sont tous des cons. De vieux cons. Il me regarde avec un sourire en coin et un regard amical, mais ils sont méchants et derrière ils jactent. Je ne les supporte pas. Du coup, je passe la plupart de mon temps enfermée dans ma piaule. Et je ferme à clé. Parce que si quelqu’un frappe et que je n’ai pas décidé d’ouvrir je peux faire croire que je suis partie. Où que je dors. De toute façon un jour je crèverais sûrement ici et on me retrouvera qu’après plusieurs jours.

     Il n’y a pas grand-chose à faire dans ma chambre. Je m’occupe tout au long de la journée. Je reste clouée au lit la plupart du temps à lire des polars. Ce n’est pas de la grande littérature, mais ça me convient. J’aime pas les autres livres qui parlent de romance ou de réalité. Ça m’emmerde. J’aime que les polars. Et les sudokus. Parce que ça me fait passer le temps. Et le temps est long. Il m’arrive de sortir faire quelques courses, mais la flemme me gagne rapidement et puis merde, j’irais demain. Alors je fais un peu de ménage, puis je me couche et je m’assoupis. Je lis un peu à mon réveil et je grignote. Une biscotte et un café noir. Mes dents ne peuvent plus mâcher correctement. Puis de toutes les manières, j’ai pas faim. J’ai plus faim. Je ne mange pratiquement plus. J’ai perdu huit kilos ! Huit ! Plus aucun de mes frocs ne me va et il faut que je m’en achète. Mais quand est-ce que vous voulez que j’aille dans une galerie marchande ? J’ai la flemme. Alors je les serre avec des ceintures. Et ils bâillent, mais je m’en fout, parce que quand je suis seule chez moi…. Ça ne me dérange pas. Il faudrait que je me foute aussi des bas de contention, mais ça me fait mal. Ça me gène terriblement alors je les mets pas. Et même si j’ai les pieds qui gonflent je m’en fiche. Faut bien que je crève un jour.

De temps en temps, la résidence propose des activités. La plupart ne me disent rien. C’est des trucs pour vieux.

Je ne peux plus faire d’aquagym. Je suis fatiguée, mon genou me fait mal. Et puis je n’aime pas le tarot. Je n’aime que la belote, mais personne ne veut faire de belote. Ce sont tous des cons vous savez, des vieux cons. Surtout les bonnes femmes. Parce qu’elles minaudent et elles piaillent. Elles sont mesquines les bonnes femmes. Les bonshommes ne sont pas tous désagréables. Mais les bonnes femmes…

Alors je ne participe pas aux activités. La seule chose que j’aime c’est la bibliothèque. Le gars de la bibliothèque est très gentil. Il me connaît bien maintenant. Je lui prends des bouquins toutes les semaines et il sait qui je suis. Alors on discute, on s’entend bien. Je m’entends bien avec tout le personnel d’ailleurs. Des fois je gueule parce qu’ils m’emmerdent, mais ils me connaissent maintenant et on s’entend bien.

     Il y a un couple aussi qui habite au-dessus qui est sympa. Je ne me souviens plus de leur nom. Mais on se retrouve de temps en temps pour manger le soir. Je les aime bien, eux. Ils ne sont pas chiants.

Je vais manger de moins en moins en bas, de toute façon. La bouffe n’est pas très bonne. C’est de la nourriture pour vieux. Et puis j’ai plus faim. Je ne mange plus. J’ai perdu huit kilos ! huit. Alors je me fais ma bouffe ici, dans ma petite cuisine et ça me va très bien. De toutes les manières, il y a une femme qui mange à notre table maintenant et je ne peux pas la supporter. Elle m’énerve ! Elle parle tout le temps et gnagnagna et gnagnagna. Et on peut pas en placer une. Je l’aime pas. Elle n’arrête pas de se plaindre qu’elle est seule. Parce que son mari s’est barré. Il a bien fait le pauvre homme, parce que c’est une vieille conne, elle. Moi aussi je suis seule. Et alors ? J’ai perdu mon mari quand j’avais cinquante-six ans. C’est jeune cinquante-six ans. On a encore plein de choses à faire à cet âge-là. Et bien moi, mon mari est mort. Ça a été dur. Et puis maintenant, je veux plus vivre. J’aime pas vieillir et je ne veux pas être un poids pour mes enfants. On est tous un peu seuls ici. C’est comme ça. Il y a plus de veuves que de veufs parce que les bonnes femmes vivent plus longtemps que les bonshommes vous comprenez. Alors dès qu’il y a un mec aux alentours, elles sont toutes autour à pailler et à jacter comme des poules. Que des vieilles connes ! Les femmes c’est toujours un peu comme ça de toute manière. C’est vicieux une femme. Moi je m’en méfie des bonnes femmes.

Maman était brave, c’est vrai. Elle était gentille et attention ! elle avait un fort caractère. Elle ne se laissait pas faire ! Jamais. Même si Papa criait fort, Maman avait toujours le dernier mot. Ma grand-mère aussi était une femme adorable. Je l’aimais ! Oh que je l’aimais ! Mais Tantine, mon Dieu ! Elle était odieuse ! Odieuse ! Je me souviens quand j’étais jeune, mes parents m’avaient envoyé chez elle. J’allais à l’école à la ville. Tous les dimanches on allait à la messe. Et il fallait que nos gants restent blancs, sans aucune tâche. Sinon elle nous engueulait ! Monique elle, avait les gants toujours impec ‘, mais moi… j’avais des tâches sur la robe et sur les gants, et mes cheveux étaient décoiffés. Je me faisais gronder à chaque fois.

À table, il fallait se tenir correctement sinon elle nous piquait avec les dents de la fourchette. Elle était dure Tantine. Elle appelait toutes ses domestiques Marie. Peu importe leur nom, elles s’appelaient Marie. Elle était odieuse !

     Est-ce que j’ai pris mes remèdes ? Je ne sais plus. Qu’est-ce qu’il reste dans ma boîte ? Il me faut les prendre. Un, deux, trois, quatre… C’est quoi celui-là ? Je sais plus. Tant pis, ça me fera pas de mal.

Il m’arrive d’avaler mes cachets avec un verre d’alcool, du cointreau ou du whisky. De temps en temps du vin de noix. C’est fort, mais comme ça je dors. Parce que sinon je ne dors pas. Et puis si je me lève en pleine nuit, je m’en fous, je mange. Je mange quand j’ai faim de toute façon. Et je bois un peu, pour l’apéro. De toutes les manières, ça ne dérange personne, puisque je vis seule. Je fais ce que je veux.

     Il faut que je me rachète des sudokus ; j’ai fini mon cahier. Et puis des yaourts aussi. Ou alors j’en ai déjà ? Je ne me souviens plus. C’est horrible de vieillir. Je voudrais creuver tout de suite. Vous avez mal partout : au genou, aux fesses, aux dents. Les doigts sont tordus, la peau se déforme. Vous n’avez plus faim et vous ne dormez plus. Et puis ça pue un vieux. Il faut prendre une tonne de cachets tous les jours. Ça vous shoote ! et puis vous restez là dans cette maison de vieux. Non c’est pas bon de vieillir. Et le pire, le pire, c’est pas tout ça. Le pire c’est que votre mémoire meurt avant le corps et que vous vous rappelez même plus la date d’anniversaire de vos enfants.